Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

lundi 11 mai 2026

Transmission

Je n'ai pas tellement poussé mes mômes vers les choses que j'aime. Je ne les en ai pas coupés non plus de ça : mes [1] livres leurs sont accessibles depuis toujours, je les emmène dans des expos depuis leur plus jeune âge. Ils écoutent ce qui passe sur mes enceintes, j'aime bien quand Owen salue ma sélection de vieux CD ou s'arrête dans la cuisine pour choper au passage le titre qui passe à ce moment.

Disons que je transmets par imprégnation douce plus que par cours théorique. Pourtant, j'aime ça et je suis, je crois, assez pédagogue. Mais au fond, quand on transmet, est-ce que ça n'est pas pour réparer un peu de soi ? Pour créer quelque chose qu'on n'a pas eu ?

Je n'ai pas de bons souvenirs de ce qu'on m'a fourré dans le crâne de force. J'ai aimé ce qui m'est venu parce que j'étais libre d'apprécier ou pas, à mon rythme, à ma façon.

Donc, ils lisent. Très peu selon moi, beaucoup selon leurs enseignants. Soit.

Ils écoutent de la musique, l'un et l'autre.

Cro-Mi dessine, a un attrait pour la peinture. Lomalarchovitch adore Brancusi, il réagit de façon intéressante (quand il ne fait pas le pré ado décérébré) face à ce qu'on lui montre. Ses profs d'art plastique saluent sa culture (démarrage d'un cours sur Niki de Saint Phalle, mon fiston de caser la fontaine Stravinsky, bim, grand succès. Mais c'est terrible, quand on y pense, on vit à 13 minutes en train de Paris et la plupart de ses camarades n'y vont jamais.)

Pour le ciné, j'ai pensé que c'était loupé. Ni l'un ni l'autre n'aimaient y aller, pour des raisons différentes, quand ils étaient petits. Cro-Mi n'aime que les grosses productions américaines, j'ai tenté Almodovar, bof, il était enragé en sortant de Yannick, bon.

Lomalarchovitch a basculé avec Le comte de Monte Cristo, il l'a tellement aimé qu'il a emmené son père le voir dans la foulée. Il a goûté et approuvé Gondry, et, de plus en plus, je l'emmène voir des films pas particulièrement faits pour les enfants. Quand il aime vraiment beaucoup, il traîne son père sur mes traces, dans "mon" ciné, pour revoir ce qu'on a aimé ensemble (Plus fort que moi et un kebab, récemment). Il y a 15 jours il a voulu tester le "double ciné" cher au cœur de sa mère. Et adoré (bon, l'occasion de se faire payer de la junk food entre deux séances ne doit pas jouer contre le concept). On a calculé rapidement, et considéré qu'il est plus intéressant de passer à la carte illimitée pour deux que de continuer à acheter ses places, même à tarif réduit.

Nous voilà partis pour des aventures cinématographiques – avec débat sur la note à attribuer, distinction entre bon film et grand film à l'appui, relativisation de l'un en fonction de l'autre. On va bien s'amuser.

Une salle de cinéma, quelques sièges vides et un écran sur lesquels des visages sont projetés (apeurés ? inquiets ? surpris ?)

Note

[1] Je dis "mes" car les apports de leurs pères au contenu des étagères était maigres.

mardi 5 mai 2026

Parentalité : le grand malentendu

J'ai l'impression qu'il y a un énorme malentendu sur la notion de parentalité.

Le but du jeu, c'est quand même d'accompagner de jeunes êtres vers l'autonomie.

Or, plein d'enfants, dont les miens, pensent qu'ils ont gagné un service VIP 24/7 pour en faire le moins possible.

Ce qui me surprend toujours un peu, c'est que, visiblement, un certain nombre de parents sont d'accord avec leurs enfants et considèrent que leur rôle est de leur faciliter la vie au maximum et ce jusqu'à leur mort. Ils appellent ça de l'amour. Je m'interroge sur le fait que c'est une énorme terreur de perdre l'amour de leurs enfants en refusant de se soumettre à leur bon vouloir, mais mettons que je sois de mauvaise foi.

Alors on est d'accord, il y a toute une période où on fait à leur place parce qu'ils n'ont pas les capacités physiques ou intellectuelles de le faire. Ou pas la maturité nécessaire pour décider.

Mais ces capacités ne vont pas leur tomber toutes cuites dans le bec à 18 ans. Il faut donc bien, à un moment, leur apprendre.

À remplir un lave-vaisselle ou un lave-linge, le faire fonctionner, le vider, à se préparer le matin, à ramasser ce crétin d'aspirateur robot en carafe au milieu du couloir pour le remettre sur sa base, à se faire cuire des pâtes, à se couper les ongles quand c'est nécessaire, etc.

Et je vois bien, des mères, souvent, triomphantes à l'idée que nulle femme ne traitera mieux leur progéniture qu'elles-mêmes. Ou qui flippent à l'idée qu'une fois l'enfant parti, il l'oubliera totalement, peut-être. Moi je pense à mes futurs beaux-enfants et je n'ai pas très envie de devoir leur expliquer pourquoi Cro-Mi ou Lomalarchovitch ne savent toujours pas se servir d'une éponge à 52 ans.

Je suis consciente de mon environnement. Je vois qu'ils savent l'un et l'autre vider le lave-vaisselle (mais pas spontanément), qu'ils font l'un et l'autre un repas par semaine, que Cro-Mi gère son linge depuis des années, que Lomalarchovitch prend conscience de l'intérêt de ranger sa chambre une fois par semaine.

Ce qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre compris, c'est que nous vivons ensemble et qu'il n'y a aucune raison pour laquelle ils sont exemptés de : transférer le contenu du lave-linge dans le sèche-linge même si le linge présent dans ladite machine ne les concerne pas, ranger les casseroles que quelqu'un d'autre a nettoyées, juste pour que la place soit dispo pour le prochain batch, enfin tout ce qui relève du collectif.

Dimanche, je les ai donc convoqués pour La Grande Conversation. Enfin, ils étaient déjà assis à mes côtés.

Je leur ai donc expliqué qu'ils étaient arrivés à ce stade de leur vie où ils sont l'un et l'autre (l'un certain, pour l'autre, c'est un débat, le plus grand étant à mon avis le plus petit) plus grands que moi, aussi forts. Que leurs gros cerveaux fonctionnaient suffisamment bien pour ces tâches dont la seule valeur ajoutée est de faciliter la vie de l'ensemble des habitants de la maison. Et que donc, en tant qu'habitants, ils étaient priés de ne pas s'occuper seulement de leurs tâches de base mais de participer au même titre que moi à la vie du groupe (mise à jour de la liste des courses, rotation de la vaisselle calée sur le besoin réel et pas leur espace de cerveau disponible, remplissage des bouteilles d'eau vidées pendant le repas avant de les remettre au frigo, ramassage des vomitos des chats, remplacement du PQ, etc.) Que j'étais leur mère, être pensant et aspirant à être non seulement considérée comme un humain, mais aussi à faire autre chose que de la logistique domestique.

Et qu'à la différence de clients d'un hôtel, ils étaient tenus de participer à la vie de la communauté.

L'un a regardé le vide d'un air de poisson mort, signe clair chez lui qu'il ne se sent pas du tout concerné.

L'autre m'a répondu : mais les clients d'hôtel aussi vivent en communauté.

(À quoi j'ai répondu : tais-toi, petit con.)

Rarissime photo de moi avec mes deux enfants. Un jour ils ont été vaguement mignons le temps d'un cliché. Pas de bol, je venais d'accoucher. Bref.

dimanche 3 mai 2026

Les gens (d'avril)

Il a été compliqué à sortir, ce billet, d'abord parce qu'il y a dedans quelques photos prises au smartphone et je trouve qu'elles sont assez dégueu, en qualité, en couleurs. Et puis j'avais ma sélection, avec ses qualités et ses défauts, mais du mal à trouver le fil rouge.

C'est assez frustrant quand on a, d'habitude, 5 idées à écrire d'urgence dans la tête. Finalement, en dormant dessus, en laissant poser, c'est arrivé. C'est assez inhabituel pour moi de partir des images pour raconter l'histoire, on dirait que le process dans l'intérieur de ma tête n'est pas le même du tout.

Comme quoi on en apprend tous les jours, y compris sur soi.

Donc voilà. Des gens. Dits d'avril mais il y a une ou deux photos de mars, et puis la série des bulles date de vendredi, donc de mai. Mais nous ne sommes pas là pour pinailler.

Demain c'est la rentrée.

Youpi.

Et la transcription de ce qu'il y a dans la vidéo, un peu nettoyée, avec des notes de bas de page en bonus.

Il y a, je trouve, beaucoup de difficultés à vivre avec les gens. Souvent, on est chacun dans sa bulle, sans prêter vraiment attention à ce qui nous entoure.

Il y a les gens en concert, tu sais, ceux qui sont deux fois plus grands que toi et qui ne te laisseront jamais voir l'artiste que tu es venu voir, ou qui disent que ce n'est pas parce qu'on est grand qu'on n'a pas le droit à une place devant[1].

Il y a les gens qui pilent dans la rue, il y a les gens qui veulent voir l'étiquette de l'expo avant toi, il y a les gens qui pensent que leur place est plus prioritaire dans les transports, dans la queue, dans tout ce que tu veux.

Et puis parfois, il y a des petits moments de grâce. On en a vécu un, vendredi, avec Lomalarchovitch.

On sortait du cinéma, nous avions vu Vivaldi et moi[2], et on est passés par le jardin Nelson-Mandela, où on est tombés sur un vieux type sur un... Vous savez, les scooters à vieux, les trucs à quatre roues super stables, qui permettent de se déplacer plus facilement quand on n'a pas la capacité de le faire avec ses deux pieds ?

Le mec avait du vieux rock des années 50 à fond, et les gens, soudainement, se sont mis à danser autour de lui. Ils l'accompagnaient le temps de quelques pas de danse, sur son itinéraire, et c'était hyper cool.

Moi, qui trouve souvent, par exemple en concert, que les gens surjouent leur joie (alors par contraste, je suis hyper intérieure, donc il ne faut peut-être pas prendre ça comme référence) là c'était naturel, spontané, c'était pas regardez comme je danse, je me donne à fond.

Et puis après ça, on est tombés sur un mec qui faisait des bulles, et les gens, les petits, les grands, étaient tout autour, ils regardaient émerveillés, comme si on avait tous quatre ans.

Et ce jour-là, les gens, je les aimais bien.

Un type sur un gyropode argenté avec un manteau assorti regarde les bulles, de loin. Des gens arrivent de son côté, je prends la photo du mien.

Notes

[1] C'est vrai, techniquement, mais n'avoir aucune considération pour les personnes derrière, je ne sais pas, ça me dépasse. Moi qui me retourne dix fois pour être sûr que si une ou un "petit" comme moi est derrière, il ou elle voit, et qui tend à infiltrer les plus courtes personnes d'entre nous près de moi quand je tiens une bonne place... bref. Chacun se regarde dans le miroir de son choix.

[2] Primavera en VO

mercredi 29 avril 2026

Toxique

En ce moment, tout le monde est le toxique de quelqu'un d'autre. Dès que quelqu'un fait quelque chose qui nous est désagréable, le mot tombe, affaire classée, cette personne est toxique.

Des parents au manager incompétent en passant par l'ex.

Toxique, ça veut dire : qui agit comme un poison.

Et je ne sais pas vous, mais moi, des relations foireuses, j'en ai eues, mais des qui agissent comme un poison (avec dommages physiques ou neurologiques pouvant aller jusqu'à la mort, donc), pas tant.

Je comprends que dans certains cas, une autre personne peut vraiment nous faire vriller, qu'il n'est pas tout à fait vrai que l'autre n'a sur nous que le pouvoir qu'on lui donne.

Mais pas tout le monde. Souvent c'est juste : pas agréable, pas ou plus le bon moment de nos vies, trop lourd à porter.

Ce mot, toxique, employé dans ce contexte, il me parle en mal de notre difficulté à nouer des relations humaines, là, maintenant.

Bien sûr que ce ne sont pas des douleurs qu'on s'invente, ou des phases pénibles à vivre. Mais il me semble qu'à balancer du toxique sur tout ce qui bouge, on manque un peu de respect pour des gens qui sont vraiment coincés dans des relations dangereuses pour eux.

Par-dessus ce malaise général, la difficulté qu'on a, nous, humains, à se faire entendre, comprendre.

Je ne compte plus les visios où quelqu'un me partage son écran pour me montrer ce que lui dit "son" ChatGPT, dans un cadre pro, et où je vois dans la colonne de gauche l'historique de questions personnelles, très, parfois, trop. De la part de gens intelligents, capables de réflexion.

Seuls avec leurs problèmes, dans un monde où il est compliqué de dire "je ne sais pas faire avec ce qui m'arrive" sans que d'autres humains nous assènent des solutions miracles pour retrouver le chemin de la sérénité productivité.

La douleur, la peur, la tristesse, la solitude sont devenues des business, on ne supporte plus notre propre impuissance face à la peine des autres.

Est-ce que ça n'est pas le monde qui nous serait devenu toxique ?

L'épique pizza. Enfin un tout petit morceau de cette épique pizza.

(Oui pardon, c'est la pizza de mon fils l'illustration de toxicité.)

mardi 28 avril 2026

Dans le grand livre de mes conneries

Il existe dans un recoin de mon cerveau un recueil à la couverture noircie, racornie, dont le titre ne laisse aucune place au doute : Grand registre de mes conneries.

Toutes les phrases dont j'ai honte, les moments peu glorieux y sont consignés à l'encre indélébile. À défaut d'oubli, j'essaie de m'accorder le pardon. Exercice pour lequel je ne suis pas naturellement très douée.

Mais l'oubli, une fois, j'ai réussi. La vie s'est chargée de me rappeler cruellement que j'avais été, à ce moment, particulièrement ignoble, mais durant quelques années, j'avais oublié, oblitéré, rien, silence radio.

Let's cut the crap, passons aux aveux.

Il y a presque 20 ans, j'étais à la maternité, équipée d'un bébé neuf. Ma plus ancienne amie me téléphone pour les félicitations de rigueur (ou je l'appelle pour lui annoncer la naissance, je ne sais plus). Et elle qui était la fière maman d'une petite fille de quoi ? 14 mois ? M'annonce qu'elle est enceinte de son deuxième bébé.

Apparemment j'ai dit : "mais tu es folle !"

Pas pour rire.

Revenons en arrière.

Je suis arrivée à la maternité un samedi matin après le petit-déj, poche des eaux rompues quelques minutes avant, quelques contractions. J'y ai passé la journée, reliée au matériel nécessaire à monitorer mère et enfant. Rien de décisif ne se jouant, le père a été prié de regagner ses pénates pour dormir, pendant que je passais la première de mes célèbres nuits blanches à contractions rapprochées, seule dans la nuit aux néons blafards d'un hôpital public.

Le lendemain matin, descente en salle de travail où l'enfant n'a daigné paraître en raison de tête rétive à franchir mon bassin, qu'à 17h25, soit une durée de travail d'environ 36 heures, ne pinaillez pas, forceps et hémorragie compliquée à juguler à la clé (pour moi). Nuit suivante à douiller et ne pas dormir, à écouter tétanisée la voix de mon bébé qui pleurait à la nursery, impuissante, au sol, abattue par la longue montée et le déchaînement de violence qu'avait été cette délivrance, réduite à un instinct qui me disait que cette très petite chose (pas tant, 3 kilos et demi) avait besoin de moi et de personne d'autre que moi, mais comment je fais pour la reconnaître parmi tous les pleurs ?

Et puis la valse des injonctions contradictoires, de la petite violence obstétricale, jugée parce que je ne voulais pas nichonner, parce que je n'avais pas envie de voir de visiteurs (certains se sont pointés sans prévenir), pour tout ce qui pouvait être jugeable par sages-femmes, infirmières, puéricultrices, médecins, et moi qui cumulais trois nuits sans sommeil et un accouchement épique à la clé. Je veux dire : ce genre d'accouchements dont j'aurais pu facilement mourir quelques décennies plus tôt.

Et là, mon amie de me féliciter et de m'annoncer joyeusement sa grossesse et j'aurais dit ça. "Mais tu es folle". Bien sûr que je m'en veux, et qu'à chaque rappel de ce moment particulier je suis mortifiée. D'autant que je pense que traumatisée du corps et du cerveau, je devais le penser vraiment, au moins dans cet instant-là. Il se trouve que j'ai une grande tendresse pour la jeune femme issue de cette folie et que ça n'a à voir qu'avec qui elle est, elle.

Il se trouve aussi que l'année qui suit a été épouvantable. J'ai mis un an à pouvoir m'asseoir sans grincer de douleur, sans basculer mon bassin pour ne pas hurler de tous mes vieux os déplacés. Il m'a fallu trois semaines pour sortir de ce que m'a fait cet accouchement et trouver que ce bébé dans la chambre du fond était bien mignon, et que par ailleurs, y a-t-il eu une vie sans, avant ? Impossible, je ne me souviens pas.

Je me suis mis une pression monumentale, ai découvert sur le tas que son père et moi n'avions pas complètement les mêmes visions de la parentalité, n'ai pas lu une ligne pendant des mois et ai failli en crever, le tout dans une solitude que je ne souhaite à personne, vu que le père sous-entendait au moindre doute de ma part que les femmes ont l'instinct maternel inné et que lui savait ce qui était bon. Honteuse de me poser trop de questions, de peurs mammifères, d'autres plus cérébrales.

Tout ça pour apprendre quelques années après que le joli prénom Malaussénien choisi dans la bataille (le père ne pensait pas littérature mais actrice porno) serait désormais inutilisé, que ma petite fille était un grand garçon. (J'ai hâte de voir comment ses autres enfants vont faire péter un câble à son père, je suis à ça de prendre des parts dans une usine de pop-corn.)

Mais j'ai quand même dit ça.

La honte.

Et la folle concernée me le rappelle de loin en loin.

N'ayant pas de photo de grimoire sous la main, ma première folie à quelques jours, qui aura 20 ans dans quelques autres jours.
N'ayant pas de photo de grimoire sous la main, ma première folie à quelques jours, qui aura 20 ans dans quelques autres jours., avr. 2026