Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

mercredi 1 juillet 2026

Augures

Il y a des journées pas tout à fait comme les autres, aujourd'hui en est une pour moi. Une journée à nouvelles, une immense, une moyenne.

Je suis partie, quelques minutes plus tôt que d'habitude, arrivée à l'arrêt de bus en même temps que le véhicule en question.

Il y a un truc rigolo avec les bus. Plus personne ne fait signe au conducteur, soit que tout le monde trouve évident qu'on est massés à un arrêt, avec pas en avant vers le bord du trottoir et que c'est un signe suffisant pour indiquer au chauffeur de s'arrêter. Soit qu'aucun ne considère que c'est son job plutôt que celui d'à côté de lever la main. Au point que l'autre jour, un chauffeur m'a dit, pendant que je le saluais et validais mon passe Navigo du même élan, "la prochaine fois faut faire signe". Pourquoi à moi plutôt qu'aux 15 autres personnes qui attendaient, nul ne le sait, d'autant - mais il n'est pas au courant - que je suis souvent la seule à héler. Bref. Le truc rigolo. Très souvent, quand vous faites signe au chauffeur avec un grand sourire (et là vous m'imaginez telle l'héroïne qui lève le bras en plein Manhattan pour choper un taxi), ce dernier s'arrête... pile devant vous. Evidemment je ne devrais pas vous livrer ce secret, et puis si ça se trouve, ça n'est valable que sur la ligne 235 entre Gare du Stade et Les Courtilles (et inversement).

Quoi qu'il en soit, je suis arrivée à l'arrêt de bus en même temps que ce dernier, lui ai fait signe et mon plus beau sourire et il s'est arrêté à mes pieds, si j'ose dire. Salutations cordiales assorties du bip du valideur, la journée était lancée.

En sortant à Liège, j'avais à peine fait quelques pas que je me suis trouvée face à face avec un type absolument magnifique. Du genre tellement beau que ça en est presque ridicule. Alors bon, j'ai souri en le croisant, il m'a souri, et c'est probablement l'échange le plus poussé que nous aurons jamais, mais ça rend le talon un peu plus enthousiaste sur le bitume. La journée commençait bien.

Et puis je suis passée sous l'échafaudage de la rue Montcey qui est en rénovation, et pile au moment où je tournais la tête côté rue, je vois par la fenêtre du bungalow de chantier un des ouvriers torse nu, en train de se changer. "Quel bonheur, des hommes beaux pleuvent sur mon chemin, si ça n'est pas de bon augure !" me suis-je dit, avant de m'arrêter en voyant la gardienne de l'immeuble sur le point de sortir, pour la saluer.

On s'est dit bonjour, et qu'il faisait bon, ce matin. Elle m'a dit que je lui portais bonheur quand elle me voyait (je ne crois pas qu'elle gagne au Loto mais qu'elle voulait dire que ça lui faisait plaisir, nos bonjours souriants et nos micro bavardages), je lui ai répondu que j'aimais ça, moi aussi, voir son grand sourire quelques minutes avant de commencer ma journée de travail.

Arrivée au bureau, on s'est échangé des blagues avec l'une des femmes de ménage et des compliments sur nos styles du jour (son pantalon, mon eye-liner) avec l'autre. Je suis allée boire mon café sur le toit en prenant quelques photos, tout en me disant que les augures étaient avec moi.

De fait, l'immense nouvelle est excellente : Cro-Mi entrera en deuxième année de médecine à la rentrée. Quelle belle récompense après ces deux années de travail acharné. Fière et impressionnée, je me disais que bon. Même si on s'arrêtait là, ça m'irait bien, l'autre nouvelle attendue (qui me concerne) n'aura pas le même impact sur nos vies.

Mais quand même, tous ces augures, ça a dû me faire pousser des ailes, parce que si je suis assurée de mon avenir, j'ai poussé une porte que je n'avais pas souhaité pousser jusque-là. Rien ne dit, aujourd'hui, ce que je trouverai derrière. Mais juste de l'avoir fait, et la façon dont ça a été accueilli... je suis contente. C'est déjà une reconnaissance en soi.

(Mon bébé entre en médecine !!! Vous vous rendez compte ?)

Un garçon attend au coin de la rue de Clichy et de la rue Montcey (aucun rapport avec les hommes croisés ce matin).
À la croisée des chemins. (Aucun rapport entre cet ado nonchalant et les hommes croisés ce matin)., juil. 2026

mercredi 24 juin 2026

Chaude comme la braise qui met le feu aux poudres

Comme tout le monde, j'ai très, trop, chaud.

Mon premier geste du matin est de passer un bras par la fenêtre, d'y guetter une fraîcheur fantasmée. Rien, pas de vent, peu de courant d'air la nuit. Le deuxième consiste à vérifier la température dans le salon : 29,9°C.

Mon cerveau butte contre cette information. Pour autant, il est fréquent que, chez mes parents, en été, l'intérieur soit à cette température. On s'affale sous le ventilateur au plafond, on passe sous la douche extérieure, on va se baigner dans la mer, si on est en fin d'après-midi. On supporte. Mieux. On n'a pas à travailler, déjà.

Mais ici c'est à peine l'été et on encaisse notre deuxième vague de grosse chaleur.

Je suis en colère en permanence. Plus de déni qui tienne, le nouveau normal commence et il ne fait que commencer. Je mesure chaque jour les petites chances qui me permettent de vivre cette chaleur au mieux : le ravalement de l'immeuble nous isole mieux, avec une politique strictement appliquée de volets et fenêtres fermés, on contient la montée en température (jeudi dernier, à l'heure où il a fait plus frais dehors que dedans, on était à 27°, quasi une semaine avec des températures à plus de 35° en journée, et une orientation NE/SE, donc chaleur dès que le soleil monte et jusqu'à la fin de la journée, on s'en sort plutôt bien, rationalisons ce qu'on peut comme on peut).

Je dispose d'une petite clim mobile que j'économise au maximum, mais qui existe et permet de s'offrir une dose de fraîcheur de temps en temps. Je travaille dans un bureau climatisé, je pars tôt dans des transports en commun moins chargés, je rentre par une ligne climatisée : quand je vais au bureau mon corps se repose. (Ne le dites pas à mon employeur.)

Même si la sortie sur le trottoir à l'heure de partir génère en moi des NON intérieurs puissants, comme si on me poussait dans un four dans lequel je refuse d'entrer.

La voisine avec laquelle je prends le bus du matin est femme de ménage, son employeur lui a programmé deux journées de repassage, cette semaine. La gardienne de l'immeuble rue Montcey, avec qui on s'échange des bonjours joyeux et des sourires radieux le matin, me parle des logements sous les toits, que les propriétaires, occupants des étages plus nobles de l'immeuble, refusent d'isoler / aérer / climatiser... ce sont de petits loyers, pour de petites gens, il ne faudrait pas saboter leur rentabilité.

Le chouette petit gars à boucles noires et yeux bleus qui nous fait de savants cafés dans le hall de l'immeuble dort deux heures par nuit, sous son toit en zinc, on le couvre pendant ses pauses pour qu'il sieste quelques minutes au frais.

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Ma peau picote, je marche encore plus lentement que d'habitude, mes bronches renâclent à respirer l'air à 39°C quand je sors, je fais partie de ces gens qui s'en sortent plutôt bien.

Mais j'enrage. Devant la politisation de la canicule, la Praudisation de la chaleur intense.

Devant nous, enfants gâtés qui continuons à nous offusquer que les transports se dérèglent, que l'électricité saute, on a payé, on en veut pour notre pognon. Aveugles devant l'inéluctable réalité : nos infrastructures ne sont pas faites pour tenir le coup. La vie va devenir plus difficile, l'accès à des choses qui nous semblaient évidentes va se raréfier.

Oui, c'est angoissant.

C'est terrible de se dire qu'on va vers une régression, qu'on va vieillir dans un monde qui nous sera désormais hostile. Les conditions de vie sur la planète dégradées, d'année en année. Notez qu'on devrait être habitués, le capitalisme nous a préparés à ça, dans nos boulots, dans la destruction systématique des services publics.

Je suis en colère parce que tant qu'on ne voit que par nos frustrations individuelles, on ne voit pas qu'on accepte que les plus faibles vont déguster bien avant nous.

On fera durer ce qu'on peut, comme on peut, de petits conforts et de privilèges, pendant que la santé des plus précaires est, en ce moment même, déjà à risque. Les SDF crament sur le sol, les urgences se préparent au pire, il y aura des morts, il y en a déjà. Anonymes sans intérêt pour le commun des mortels, oubliés avant même d'être morts. Mais le train de 18h10 est annulé, ces privilégiés de cheminots nous prennent encore en otage.

Entre individualisme et bourrage de crâne médiatique (deux phénomènes suavement entrelacés) nous nous offusquons de vacances compromises, de loisirs rendus temporairement impossibles. Et nous acceptons qu'une partie de la population en crève déjà.

Qu'est-ce que ça dit de notre futur ? Quels humains solidaires serons-nous ? Nous ne serons pas...

On se plaint, à raison, de l'inaction politique depuis des dizaines d'années.

Mais je n'ai pas souvenir, de mon vivant, d'avoir vu des millions de citoyens enragés par l'idée de crever de chaleur et du fascisme combinés, se révolter vraiment. Il y a eu des grèves et des manifs, évidemment, sur des sujets précis. Mais un ras-le-bol total, un refus qu'on joue avec nos vies comme une variable d'ajustement mineure ? Je ne crois pas. Sans grand succès, en tout cas.

On subit. En s'accrochant à nos derniers petits privilèges, selon nos moyens, nos résiliences, nos états psychologiques. On crèvera de toute façon, c'est vrai. Mais ça, on oublie.

Il est trop tard, pour la révolte. Il nous appartient peut-être encore d'essayer d'être des humains un peu dignes, un peu décents, quand on le peut. Oui on peut se plaindre, soupirer qu'il fait chaud. Évidemment. Oui on est frustrés. On peut apprendre à se gérer, un peu. À regarder autour de nous. Je ne suis pas très adepte du colibri, mais ça ne coûte pas grand chose d'offrir une bouteille d'eau au mec qui fait la manche, ou même de juste penser que bon. On est encore, la plupart du temps, dans des modes de vie très confortables, que le pire est à venir et qu'il faudrait peut-être se rééduquer un peu sur notre façon d'envisager l'avenir, quelle place on veut y prendre, comment. Je sais, je rêve debout.

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Je relis La Route.

Ce roman où l'humanité est devenue rare et dangereuse, n'est pas ami du déni. Ni une distraction.

Je sais ce que pensent beaucoup de gens : déjà qu'on va crever, autant avoir le divertissement léger...

Moi, il m'aide en ce moment. J'y reviens parfois, quand j'ai besoin de me dire : quelqu'un d'autre a imaginé ce que pourrait devenir la vie en milieu hostile. Il n'est ni optimiste, ni joyeux. Il nous met face au miroir le plus cruel qui soit. Qu'est-ce qui se passera si tout se passe mal ?

Je me sens moins seule, de savoir qu'un autre a fait de cette possibilité une œuvre majeure.

Faible consolation.

Mais petite consolation, quand même.

Une photo où le soleil paraît énorme, trop près de la Terre pour qu'elle soit vivable et où une distorsion donne l'impression que le Sacré Coeur se tend vers les nuages."Il fait chaud".

mardi 23 juin 2026

Chaos, kairos, mes os, de l'eau

Il y a cette sorte d'amnésie du temps d'avant les enfants. On croit qu'à la dernière fête de l'école terminée, on va récupérer un mois de juin normal, quoi que normal puisse bien vouloir dire.

Mais non, le monde entier veut "boucler" avant le grand exode estival, on se retrouve noyés dans des agendas chaotiques à survivre comme on peut à un rythme effréné, une sociabilité poussée dans ses derniers retranchements. Le tout assaisonné à la sauce canicule.

Et c'est ainsi que, de promenades aux alentours du Pont-Neuf en concert (la délicieuse Aldous Harding, avec les chouettes Vera Ellen en première partie), de récupération d'une tante à l'aéroport, avec montage de deux projets de week-end entre la sortie de l'avion et l'entrée dans le parking, en dîners pieds nus dans l'herbe chez des amis, de passage express de mes parents 'à la capitale' en journées cinés avec mon benjamin[1], nous étions déjà à mi-mois.

Vivons le kairos.

Et puis la semaine dernière, un spectacle au collège, quand même, ne pas perdre les bonnes habitudes, encore des amis, dont des hôtes retrouvés après un long moment, cette bouffée d'amour à constater la joie de se revoir, mes aïeux, même si ça m'a valu un cassage de gueule ridicule (rien de cassé, que des bleus et courbatures, mais une dignité envolée pour une période indéfinie). Matisse, en amicale compagnie, dont on ne vantera jamais assez la meilleure qualité : être exposé dans des endroits climatisés. Quelques imprévus, ici et là, qui s'annoncent, un dernier week-end avec "petit" fiston avant un long moment, une amie qui passe à Paris (on lui rend la politesse de la grosse chaleur dans laquelle elle nous a reçus, gens bien élevés que nous sommes, option déluge compris).

Et nous serons en juillet.

Tempus fugit et toutes ces sortes de choses.

Je ne regrette pas les kermesses, oh non.

Je suis à la fois enchantée de ce mois intense, et un peu en quête de calme, aussi, juste un moment, une sieste, une brise fraîche.

C'est pas pour me vanter, mais il fait chaud, en plus, vous avez remarqué ?

The Velvet Underground - Who loves the sun ?

Un homme au parapluie rouge assorti au café devant lequel il passe.

Le Pont-Neuf vu des quais de Seine, emballé par l'artiste JR.

Un pigeon trempé un jour de déluge.

Les kiwis francophies de Vera Ellen en première partie d'Aldous Harding à la salle Pleyel

Aldous Harding, goofy et gracieuse à la fois, en concert à la salle Pleyel

Lomalarchovitch, capuccino et chocolat chaud en main, avant d'entrer au ciné.

'"Y en a marre des miroirs" tagué sur un pont au dessus de la porte de CLichy

Un tableau de Matisse avec une silhouette humanoïde noire sur fond bleu, des étoiles jaune autour.

Le soleil chaud qui nous nargue, du haut de la canicule en cours.

Note

[1] J'ai adoré la conversation qu'on a eue en expédiant un kebab, après Le Vertige, justement un petit peu vertigineuse pour un môme de pas tout à fait 12 ans, et il a bien aimé The Christophers, moi plus modérément, mais avec un petit coup de cœur pour la question sous-jacente : "peut-on connaître quelqu'un à travers de sa façon de créer de l'art".

lundi 15 juin 2026

Crash test

En pleine réflexion sur l'idée de "la part" que chacun fait dans un groupe (fût-ce un groupe de deux), j'en suis venue à me demander si ma stratégie consistant à "viser les trous", lorsqu'il s'agit de me déplacer dans une masse compacte d'humains, venait de ma manie d'en faire souvent plus que nécessaire. J'ajuste ma trajectoire sinueuse constamment en évitant les heurts. Est-ce que je peste contre ceux qui me foncent dessus "sans me voir" ? Un peu. Disons que j'ai nettement conscience que ça n'est agréable pour personne de se déplacer dans une foule plus ou moins dense, comme, exemple pris au hasard, dans une gare parisienne à l'heure de pointe.

Cette question ne sortait pas de nulle part. Sur un trottoir, je suis le plus souvent celle qui s'efface d'un pas ou d'une épaule pour faciliter le croisement. (Un fait observé et documenté : ce sont majoritairement les femmes qui s'écartent parce que les hommes sont chez eux dans l'espace public et pas nous, triste statistique, similaire à celles qui décrivent l'occupation des cours de récré). Il y a un truc de grosse, aussi. On ne veut pas déranger, on ne veut pas être accusée de prendre trop de place. Et ça arrive souvent, tellement, dans une vie qu'on développe une sorte de réflexe de minimisation physique pour ne pas offenser le confort des gens normaux. Personne ne s'en rend compte, sauf les gros. Bref.

Comme je n'ai rien de mieux à foutre, je me suis lancée dans un protocole expérimental, un soir de la semaine dernière.

Je suis entrée dans la gare Saint-Lazare, comme souvent, par la rue d'Amsterdam, près des voies qui desservent la Normandie (et une fois de temps en temps, chez moi, allez comprendre). Et mon défi donquichottesque consistait à marcher droit devant, sans tenir compte des mouvements des autres.

Un exercice plus compliqué qu'il n'y semble, mon cerveau m'a hurlé dessus en continu pendant la durée de la traversée.

Je me suis donc fait heurter une dizaine de fois en quelques dizaines de mètres.

Dont une par une femme qui s'est retournée indignée, alors je me suis retournée indignée, elle m'a dit : « mais j'allais tout droit », j'ai répondu « moi aussi ».

Fin de l'expérience, c'est très désagréable de traverser une gare comme si on remontait un terrain de rugby, ballon sous le bras.

Je ne sais pas si je suis beaucoup trop people pleaser pour mon bien-être ou si je suis dotée de rares super-pouvoirs qui permettent à une infime partie de l'humanité de tenir compte de la présence d'autres humains mouvants.

Je m'en fous.

Je ne veux pas qu'on m'envoie valser d'une épaule quand j'essaie d'aller prendre mon train.

Un point, c'est tout.

(Oui, évidemment, dans le doute, j'ai choisi l'option super-pouvoir).

Hall de la gare Saint Lazare, un soir de printemps 2026

J'ai hésité entre deux chansons pour illustrer, donc vous aurez les deux, au fond, ça ne coûte pas tellement plus cher.

et

Ni l'une ni l'autre ne nous rajeunissent, l'une encore moins que l'autre, si j'ose dire.

mercredi 10 juin 2026

Portes ouvertes à l'infini

Samedi dernier j'étais en vadrouille ciné - solo - puis duo - photo - discussions. Pardon pour la voix, j'ai fait ça quasi au saut du lit, sinon je ne sais pas si j'aurais fait (manque de temps, petit questionnement sur la nécessité de partage).

Pour celles et ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas mettre le son, voici ce que j'y raconte :

Samedi, je sortais du Forum des Halles où j'avais vu The Plague, et où j'ai dû en catastrophe m'acheter une casquette parce que j'avais rendez-vous Place du Châtelet et qu'il pleuvait. Et puis, à peine dehors, j'ai évidemment sorti mon appareil photo. J'aime bien, en photo de rue, ne pas chercher forcément la photo extrêmement spectaculaire, mais juste attraper ce qui m'attrape, l'œil à moi.

Et parfois c'est tendre, parfois c'est moqueur, parfois c'est documentaire, parfois c'est raté, parfois c'est réussi. Il y a deux photos[1] dans cette série que j'aime vraiment beaucoup, que je suis contente d'avoir faites.

Évidemment j'ai jeté celles que je n'aimais pas du tout. Je ne vous ai pas infligé la soirée diapo façon années 70, enfin je n'espère pas.

Il faisait les quatre saisons, il a fait gris, pluie, puis grand soleil, puis des nuages. Et comme vous l'avez aperçu, on avait émis l'idée avec la personne avec qui j'avais rendez-vous d'aller voir la caverne de JR sur le pont Neuf. Pour quelqu'un qui aime bien se lancer des défis sur l'exposition, j'ai été abondamment servie puisque j'ai vu... la caverne avec abondance de soleil, puis un gris plombé, puis entre les deux. Va pour mon grand projet de bien exposer à la prise de vue, de façon à avoir le moins de développement possible à faire, car je suis une feignasse, il faut le savoir, et ça vaut en photo comme pour le reste.

C'est évident dans la théorie, dans la pratique, c'est un petit exercice... pour lequel il faut accepter de se planter beaucoup. Et parfois, de temps en temps, de sortir à peu près ce qu'on avait envie de sortir. En tout cas, c'était une très chouette promenade sous tous les temps. On a parlé d'art pas mal. Je vais aller plus loin dans le billet en dessous de la vidéo. Tout le monde s'en fout, donc ne lisez pas si vous ne voulez pas.

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L'art, donc.

Je crois qu'au-delà des œuvres même, ce que je cherche c'est le regard singulier de l'artiste sur le monde. Pour plein de raisons. D'une part je n'en peux plus de ce monde où on se conforme le plus possible pour avoir l'impression de mériter sa place. J'aimerais que les gens n'aient pas besoin de croire en une idée dominante pour chaque instant de leur vie. J'aimerais les voir scintiller (ou pas) tels qu'en eux-mêmes, chacun guidés par l'acceptation que l'autre n'a pas besoin d'être comme nous pour que la vie fonctionne. Juste, qu'on fasse gaffe les uns aux autres et qu'on se donne le loisir d'être, tout bêtement.

En attendant, les artistes. Leur regard. Je crois qu'il y a quelque chose de l'ordre de la reconnaissance, dans ce qui me porte. Ah. D'autres weirdos qui ont dû se sentir seuls plus souvent qu'à leur tour. Et puis une façon de ne pas chercher la reproduction de la réalité, mais une interprétation personnelle, emplie de tout ce qu'ils sont.

Mon rapport à l'art, il y a dedans ce qui me tient debout, mais il tient aussi de la faim impossible à rassasier. Chaque œuvre qui m'attrape est une porte ouverte vers d'autres, à l'infini. Ces dernières années j'ai pu pour la première fois de ma vie explorer, découvrir, rattraper avec avidité, sans freins autres que le temps et les euros.

Mais : ça isole. Je vois bien que la plupart des gens ont un rapport à la culture qui tient du divertissement. Les gens qui te demandent une idée de film ou de livre mais "pas trop intello" ou "cérébral".

Ça se trouve comment, l'équilibre entre savoir fonctionner avec les gens de la vraie vie et ce à quoi on aspire, l'envie de partager, de s'enthousiasmer à plusieurs ?

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Je réfléchissais hier à ma conversation de samedi avec ma compagne de promenade. Art, famille, amour. Famille. Occupation du moment. Je repensais à Father, Mother, Sister, Brother de Jim Jarmusch. Ce film, il raconte quelque chose de très fin sur le moment où les enfants ont avec leurs parents des rapports adultes. Comment cet amour éperdu qu'on a pu, si on a de la chance, avoir eu pour eux, nos seules boussoles, nos points d'ancrage, peut continuer quand on se rend compte qu'ils ne sont que des humains, avec leurs névroses, leurs angoisses, leurs loupés. Ce que ça nous a fait. On a envie de les aimer avec la même pureté, on s'agace qu'ils nous en empêchent. Ou au contraire, on a des comptes à régler. Ou on leur planque qui on est, comme on a l'impression qu'ils ne nous ont pas dit tout sur eux.

Ce film, c'est curieux, il continue à infuser en moi, des mois après et là, de retour du boulot, j'étais posée avec un chat sous chaque main, je regardais le merveilleux documentaire, Rolling in Paris, que Léa Rinaldi a consacré à la partie parisienne du film.

Et paf, la révélation.

La gardienne d'immeuble dans le film de Jarmush, c'est Françoise Lebrun, Veronika dans La maman et la putain, que j'ai vu très récemment. Dans le mauvais ordre pour l'identifier chez Jarmusch. Enfin ce regard triste, cette voix qui a un peu changé, mais pas tant, oui, ça m'évoquait quelque chose quand j'ai vu le plus ancien des films, mais bon. Je n'ai pas cherché plus loin et plus de cinquante ans ont passé entre les deux. Elle a changé. Pas tant.

Et mon Jim (je l'aime tellement que oui, une fois de temps en temps, c'est "mon Jim") de la remercier d'avoir mis ses molécules dans le film.

Un univers s'ouvre à moi. Je prends pleinement mesure de l'amour du cinéma de ce mec, je me rends compte qu'il y a tant de minuscules hommages que je n'ai pas vus, encore, en plus de ceux que j'ai déjà reconnus. J'ai envie de re-revoir tous ses films, d'examiner tous les plans, d'y chercher les pépites presque invisibles. Le montré/caché, en plus, ça me parle tellement. Combien de personnes font le lien ? (Ne vous moquez pas, les vrais cinéphiles pas dilettantes, dotés de savoir et de mémoire. Rien n'abimera la merveille qu'était cette révélation, hier soir.)

Plus je lis, vois, écoute, plus je me rends compte que c'est minuscule à côté de ce qu'il y a à lire, voir, écouter. Ça fait plus que me tenir en vie, ça m'excite, ça me donne envie. Et tant pis si la tâche est impossible à finir, tant pis si je meurs avant d'avoir fait le tour.

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Lundi, au bureau, pour des raisons que seul le monde du travail en 2026 peut expliquer (et encore), je me suis retrouvée à manger des chipolatas sous la pluie, habillée de blanc. En résumé. Juste avant on avait fait un Burger Quiz à 500, dans le théâtre en face.

J'ai vu pas mal de gens dégaîner ChatGPT pour tenter de répondre, en se plaignant que les questions étaient cheloues.

Mal au monde, mal au monde, mal au monde. ChatGPT versus l'intelligence débile de l'humour absurde de Chabat et ses auteurs.

Envie de soupirer : ça n'est pas un jeu pour gagner, c'est un jeu pour pétiller des neurones, et rire.

Merde.

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Heureusement, samedi, hier soir, l'art.

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J'allais vous mettre un morceau de SQÜRL parce que mon Jim. Lien logique. Mais j'ai écouté ça, hier soir. C'est beau. Cadeau.

Mouse

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(Et après un billet fleuve et décousu, la meuf trouve que ça ne vaut plus la peine d'écrire, tellement, vu que personne ne va lire ce billet jusqu'au bout, ou le trouver bizarre, enfin bref.)

Note

[1] Je vous laisse deviner lesquelles !