Sacrip'Anne

« Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j’ai un cœur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m’arrête pas du tout. » (Colette)

lundi 5 octobre 2026

AI and I

Réflexions en cours, pas abouties, mais puisque ça occupe tant de place dans le discours du moment, well, après tout, pourquoi pas moi ?

Je disais il y a peu que ma vie est un peu à l'image de Severance. Dans l'ascenseur du bureau je débranche ce morceau de mon cerveau qui s'indigne et je fais ce qu'on me demande, à savoir remplacer le savoir-faire des personnes avec qui je travaillais autrefois par des outils entrant tous dans le grand chapeau "IA génératives"[1]

Croyez-bien que ça me déplaît fortement. Néanmoins, mon âge et le nombre de bouches que j'ai à nourrir font que je ne claque pas la porte au nez de la main qui me nourrit. J'oppose une résistance tranquille mais obstinée à chaque occasion. Comme en écrivant à la main et au cerveau humain des billets pour mon blog au lieu de faire quelque chose de beaucoup plus rentable et productif ? Nul ne saurait le prouver : qui vous dit que je n'ai pas programmé l'heure de sortie de celui-ci ?

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Quand je reprends l'ascenseur et que je me rebranche à la punk anarcho-gauchiste, c'est évidemment une autre chose...

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J'ai beaucoup lu, chez Matoo notamment, de prospective sur le futur des IA et comment elles vont tous nous buter pour prendre le contrôle du monde. Terrifiant.

Mon œil de meuf qui connaît les ficelles du marketing et de la communication relève aussi que ces discours, orchestrés dans un temps qui précède celui de discours de CEO seuls aptes à sauver l'humanité, juste au moment où ces gens-là cherchent de l'argent magique, de l'entrée en bourse, relève d'un storytelling digne des meilleures productions hollywoodiennes. Franck appelle régulièrement l'éclatement de la bulle de ses souhaits.

Je dirais que la bulle, si elle éclate, aura déjà produit des dégâts tangibles qu'on s'évertue à ne pas regarder.

Les CEO d'OpenAI, Anthropics, Google, Meta et consorts sont donc prêts à jouer les sauveurs au prix de ressources qui nous manqueront cruellement si on survit à l'attaque rageuse d'IA surpuissantes.

Putain, si c'était pas vrai, ça serait un bon film.

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Concernant l'usage des IA dégénératives par les gens, comme je le disais chez Franck ce matin, ce qui me frappe, c'est l'individualisation des comportements qu'il génère. Déjà qu'on n'avait pas besoin de ça.

"Oui mais Chat GPT m'a dit que c'était OK, alors ça me va" "Oui mais j'ai pas le temps de chercher ailleurs et la réponse me convient". "Oui mais j'ai pu créer l'outil dont j'avais besoin sans les compétences pour le faire" (oui mais dans certains cas ça relèverait de l'Etat, dans d'autres, ça renforce le fait de faire pour soi, "custom", sans se confronter au reste du monde, enrichir par d'autres expériences, bref, pratique mais court-termiste). "Oui mais l'IA m'a dit que beaucoup de gens pensaient comme moi" (Sources )

Souvenir d'une matinée où ChatGPT était en panne : certains, surtout parmi les plus jeunes d'entre nous, ne savaient tout simplement plus travailler. Oupsy...

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Plein de gens utilisent les LLM pour tromper la solitude. Et chacun sa voie, hein. De mon côté je ne crois pas qu'une machine me tiendra la main au moment de mon dernier souffle, ni qu'on partagera un peu de cette expérience qu'est la vie. Alors illusion de non solitude. Et encore une fois, chacun fait comme il peut mais l'illusion me semble pire que la solitude elle-même[2].

Me revient à l'esprit en écrivant ce petit morceau de Tombeau de Parsifal, de Dimitri Bortnikov, lu cet été. C'est le moment du livre où j'ai commencé à sangloter compulsivement, et ce jusqu'à la dernière ligne, autant vous dire que ce roman est absolument indispensable :

« Dans les grandes villes, on rencontre souvent ceux qui sont véritablement seuls. Et pourtant, tous, on cherche. Quelqu'un. Oui. Qui nous vivra après. Qui, après notre mort, recueillera notre âme. Quelqu'un à qui l'on fera confiance quand il murmurera : tu es mort. »

(Lisez ce livre. Vraiment.)

Voilà tout ce que l'IA ne sera pas dans la vie d'un humain.

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Puisqu'on en vient à l'art.

Le bruit de soupçons selon lesquels, figurez-vous, des gens dont la profession est d'écrire délégueraient cette tâche à des IA génératives est parvenu aux oreilles de Lomalarchovitch. Il se pose mille questions à ce sujet. Il expérimente, aussi.

Il vient me raconter qu'il a testé de faire générer un texte libre par une IA et a testé son authenticité à une autre qui juge cette production à 93 % humaine. Ca l'indigne et j'adore ça.

J'arrête sa diatribe d'un "hé, mon fils ?"

Il m'écoute.

"Si tu n'as pas au fond des tripes envie d'écrire un texte, alors ne l'écris pas, si tu en as envie fais le toi."

Il accuse réception : "C'est vrai, ça."

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On expérimente ensemble. Je passe un billet à moi dans Pangram. Lomalarchovitch est très fier de constater qu'il est à 97 % d'origine humaine, et même : d'origine de sa reum[3]. Je lui certifie qu'il l'est à 100 %, même.

On fait le même test avec ChatGPT qui, sans que je ne le prompte en ce sens me propose des améliorations.

"J'écris seule, touche pas à mon texte, connard" lui répond-je sous les hurlements de rire de mon fils.

Fin de la blague, on sort les doigts du caca, merci.

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Ce matin, comme tous les matins de bureau, je prenais des photos du lever de soleil sur le toit. J'aime, en cette saison, exposer pour le ciel et laisser un morceau de la ville en silhouette. Pas elle la vedette. Je me donne un peu de mal pour faire ça à la main[4].

Je me casse tellement les pieds qu'en principe je n'ai quasi aucun développement à faire quand je transfère le fichier raw de l'image au logiciel idoine.

Le ciel bleu et en nuances d'oranges, du doux au flamboyant, à l'heure où le soleil a passé l'horizon. La silhouette de Paris se détache, très sombre, à peine reconnaissable, en bas.

Le logiciel en question dispose d'une touche auto qui permet un développement... automatique, donc. Comprendre : qui ressemble au plus près aux photos qui reçoivent le plus de "like" sur les outils où l'IA derrière cette fonction a été entraînée.

Mais je ne veux pas une photo pour Insta, moi. Je veux créer une photo pour celui qui, consentant ou pas, va découvrir dans ses messages la couleur de la journée vue par mes yeux et une autre pour ma mère qui aime que sa fille la salue ainsi.

Je veux créer une photo qui dit ce que je ressens, moi toute petite dans une très grande ville pourtant si petite rapportée au monde, à l'univers, moi dans la très belle ville pourtant si terne à côté du lever du soleil, ce que je ressens en bordure de la terre et du ciel, appartenant un peu aux deux et un peu à aucun. Ce petit frisson de beauté et de vertige qui me saisit à chaque fois. Et tant pis si Insta trouverait la photo meilleure en montrant plus de ville et moins d'ombre. Je m'en fous.

Et je ne me suis pas cassé le cul à apprendre à faire ça avec mon regard, mes mains et mon appareil photo pour qu'un bouton vienne tout me saccager en mode "ça serait mieux comme ça". Même si je ne suis jamais totalement satisfaite, même si je n'aurai jamais assez d'une vie pour dompter la lumière.

C'est pareil pour toutes les formes d'art. Quand je les reçois j'ai envie de partager un petit bout de l'âme du ou des artistes qui en sont à l'origine. Je suis figée devant les Get Back sessions où l'on voit les Beatles laisser glisser hors d'eux de la musique comme ils parlaient ou respiraient, notes qui deviendront des chansons qu'on chante encore des décennies après, avec la même facilité apparente que s'ils étaient la musique. J'aime me sentir un instant, un atome, sœur d'âme de quelqu'un qui a puisé en lui pour créer, et que ce qu'il ou elle a puisé vient rencontrer quelque chose de moi.

Et peut-être que je me suis déjà fait "leurrer", et sans doute ça arrivera.

Mais c'est un peu comme le sexe. Tu peux avoir un orgasme avec un sex toy, et c'est cool. Mais ça n'est pas la même expérience que d'avoir la voix et la peau et le regard d'une personne qu'on aime, qu'on désire et qui nous le rend contre soi (même si, parfois, l'orgasme est moins bien.)

Je veux mettre des bouts de moi dans mes mots et mes images, je veux sentir la présence de ceux qui ont créé l'art qui me touche. C'est ça le centre, le partage, la création d'un monde qui nécessite celui qui crée et celui qui expérimente. Un acte d'humanité, de connexion.

Pas une commodité qu'on peut faire plus vite pour un moindre coût (en quoi ? Euros ? Emotions ? Temps ?)

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Mettez de l'âme dans vos vies, putain, je vous en supplie.

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D'aucuns disent que c'est juste un outil, qu'on n'écrit plus sur parchemin ou à la plume, qu'on utilise un traitement de texte, un correcteur d'orthographe.

Beaucoup de gens avec qui je parle de ça, au bureau, n'ont même pas la notion de ce qu'est l'apport de l'artiste à l'œuvre. Enfin ils voient bien la voix de Céline Dion mais ne prêtent pas d'attention à qui sont les auteurs, réalisateurs, photographes, seul le résultat leur parvient et pour eux, que ça sorte de la machine ou d'un cerveau humain est assez similaire.

J'ai parfois envie de me buter sous leurs yeux, de désespoir.

Et si on parle de destruction d'emplois, des intermédiaires entre artistes et public, ou même dans le cadre de nos jobs, même les jeunes gauchistes parmi eux ont ce soulèvement d'épaules fataliste. Bah. C'est la vie, quoi. C'est "comme" la retraite qu'ils n'auront pas. Une chose qui leur semble inévitable et qui ne vaut même pas qu'on s'en défende un peu.

Honnêtement j'ai la plus grande admiration pour les lycéens en train de se faire massacrer la gueule par des flics.

Il en faut, du courage, de la bravoure, encore, pour s'opposer.

(Aucun rapport, j'aurais dû les voir en concert ce soir).

Notes

[1] Lapsus pas tellement freudien, j'avais écrit : dégénératives, et c'est un très grand OUI pour cette version que j'adopterai aussi souvent que possible.

[2] Et oui Laura Pausini hurle La solitudine dans mes oreilles, je me suis auto-contaminée, c'est malin, tiens. Encore un truc qu'une IA dégénérative ne peut pas faire, c'est horripilant, mais c'est drôle quand on arrive à le refiler à d'autres.

[3] C'est parce qu'il ne l'a pas lu ?

[4] Et je conchie les smartphones qui, à peine la photo prise, ajoutent une couche d'amélioration par IA, ça me rend dingue.

samedi 3 octobre 2026

L'interrupteur

Après quelques années à déverser à flots, j'écris peu, tout est bloqué, encore en cours dans ma tête, pas abouti, pas mûr, pas prêt.

J'ai un manque d'envie d'ajouter au bruit ambiant des tâtonnements stériles.

Aussi, cette envie d'aller à l'os. Pas un sujet de conversation très populaire. C'est pas marrant, les gens qui parlent de l'essence de l'humain, de l'angoisse, de la mort qui viendra, au lieu de faire comme tout le monde, poster des photos de chats, du léger, du divertissement.

C'est-à-dire que je n'ai pas envie de me divertir. L'idée des choses conçues pour nous faire oublier ce qui pèse me met dans des états de colère et d'angoisse mêlées. Vous me faites flipper, tous (pas vous spécifiquement, lecteurs et lectrices d'ici, les gens qui occupent suffisamment du reste du monde pour qu'on fasse pour eux, pour le plus grand nombre). Bien sûr qu'on peut rire, s'étourdir à danser toute la nuit, ça n'est pas la question.

Mais il y a quand même deux trois sujets dans l'air qui, si on en détourne le regard, se rapprochent de nous comme des Weeping Angels.

Don't blink.

Please, don't blink.

Ça n'a pas l'air d'avoir un lien évident (et pourtant) mais au nombre de mes pensées en mouvement, pourquoi cette terreur de l'humain d'être qui il est ? Qu'est-ce qui nous fait flipper au point de passer une vie entière à se conformer aux attentes d'une société plutôt qu'à vivre ce qu'on a à vivre ?

Pourquoi on passe tous et toutes une si grande part de nos vies à se détester, à penser qu'on est trop, ou pas assez ?

C'est assez étonnant, quand on y songe. Qui serait le modèle puisque personne ne parvient - au regard de son propre regard - à s'en rapprocher ?

Globalement assez peu d'humains commettent des meurtres, des génocides, des horreurs telles qu'on puisse se dire sans l'ombre d'un doute que c'est une sorte d'incarnation du monstre absolu. Assez peu sont des héros, des géants dont le nom restera quelques siècles. Pour l'essentiel nous sommes un mélange, avec nos bons et nos mauvais moments, chaotiques et neutres.

Occupés à nous trouver "pas assez bien pour" le plus clair de notre vie. À mettre en place mille et une petites et grandes stratégies pour nous valider, nous rassurer sur notre valeur et la peine qu'on mérite (ou pas).

Je disais l'autre jour à Anna en commentaire que la validation (d'un apprentissage) n'a de valeur que quand on se la donne, nous. Un million de personnes peuvent nous dire qu'on est bons pour une chose ou une autre, on ne les croira pas tant qu'on n'a pas, nous, tout seuls, face à nous, décidé que oui, ça on l'avait fait. Pas être autosatisfaits, juste se donner le crédit d'une compétence qui nous sert à pousser le bouchon plus loin, aussi loin qu'on décidera de le mener. Dans un étrange mélange de douleur et de plaisir.

C'est, je crois, en tout cas ça l'est pour moi, la même chose pour le regard qu'on porte sur soi. Tant qu'on n'a pas trouvé en soi le truc qui nous fait dire que, et merde, ça va, suffit de s'accabler comme ça, j'essaie d'être une bonne personne et l'immense majorité de mes actions me mènent dans ce sens, aucune autre forme de validation ne viendra combler ce gouffre. On s'en donne l'impression parce que sinon, à quoi bon, mais, my two cents, si on ne peut pas se supporter autrement que par la béquille que représente(nt) un ou des autres, leur regard, leur présence autour de nous, c'est qu'il reste un gros boulot.

Effet corollaire : aimer les gens dans la réalité de la relation qui nous lie à eux et pas comme nécessité à être en vie ou symboles d'un accomplissement personnel. Etre choisi pour soi et pas pour nos capacités à bien tenir la barque quand l'eau tangue, la main quand la larme coule.

Je dis ça, moi, la fille qui, il y a un peu plus de quinze ans, a failli voler en éclats parce qu'on m'a expliqué que personne, c'était mieux que moi. Et c'est comme un certain nombre de choses dans la vie. Un jour (je vous le souhaite), on trouve l'interrupteur. On coupe ce flux. Et parfois des pensées remontent à la surface mais c'est de plus en plus facile de leur échapper. La Bavarde devient muette, ou commentatrice ironique mais plus malveillante. Et on se demande comment on a fait pour ne pas trouver avant.

La mauvaise nouvelle, c'est que ça ne veut pas dire être heureux.

Ça veut juste dire se foutre la paix, se rendre disponible pour vivre sa vie à soi, pas une autre, à passages obligés et marqueurs de réussite imposés.

Au fond c'est peut-être pour ça que tant de gens ont peur de mourir (moi, ça serait de ne pas mourir, qui me ferait peur. Heureusement je ne suis pas menacée.) Pas par terreur du fait de ne plus exister, mais par celle d'avoir vécu une autre vie que la leur.

Parce que ça fait plus peur d'oser notre propre singularité.

Et puis on finit par apprendre que ce qui vaut le coup commence par être épouvantablement effrayant.

Dali, unique, intrigant, sur la place Stravinsky à Paris.

lundi 28 septembre 2026

Envie d'exil

Q[1] à ma droite[2] s'amuse des allées et venues d'un commercial qui vient me saluer trois fois par jour. Il m'agace, aux antipodes de mes valeurs, et elle s'amuse. "Mais justement ! Il faut sortir de sa bulle de gens qui pensent comme nous !"

Alors non.

J'en peux plus. Ils gueulent tellement fort, les gens qui ne pensent pas comme moi ou ma tribu, que c'en est assourdissant, je m'en réveille parfois en me demandant si je connaîtrai, encore, des périodes de douceur, de sérénité, d'ici la fin de ma vie.

Exilez-nous, nous les rêveurs, les poètes, les artistico-bons-à-rien, les gens qui inventent le monde pour pouvoir l'habiter, ceux pour qui l'art sert à vivre et pas à accumuler le savoir. J'ai dit, je crois, déjà, mais je ne trouve plus où, à quel point le fait de fréquenter l'art de près me chuchote à l'oreille, comme un souffle rassurant, que si d'autres ont conçu, ressenti, mis au monde des œuvres qui me touchent, alors peut-être que je ne suis la seule de mon espèce.

Je veux me noyer dans leurs notes, leurs mots, leurs formes, m'oublier dans leurs films, prendre des photos, en contempler d'autres, m'étourdir dans des émotions plus grandes que les miennes, que les leurs, dans un monde qu'ils ont créé et que je fais vivre à l'intérieur de moi.

Ça suffit, de se faire un devoir d'écouter, chercher à comprendre, y en a marre. Je n'en peux plus des réseaux dits sociaux où chacun vient déposer sa colère sans que plus jamais ou presque des mots ne se répondent.

Ils ont gagné. On ne sauvera pas l'humain, on le mène pied sur l'accélérateur à sa fin, et c'est sans doute une bonne chose. La haine des autres gagnera, ceux qui vivent en même temps que nous comme ceux qui viendront après. Il n'y aura pas de solution miracle pour nous sauver la peau en dernière minute, comme dans un film américain au happy ending triomphant.

Alors je ne me sens plus obligée.

Tant pis, foutez-moi dans une réserve de doux dingues un peu étranges, avec de quoi lire et écouter et frémir devant la beauté jusqu'à la fin.

Je ne veux plus me demander, à chaque phrase qui touche, si une âme a touché la mienne ou si c'est une machine qui l'a fait. Je ne veux pas douter de tout, de tout le monde. Quitte à être foutue avec tous les autres, rendez moi le droit à l'innocence, à l'émerveillement. Allez batailler, vous qui n'êtes pas encore à bout.

Ça touche aux tripes, au vital, là, c'est dans le sang qui me fait vivre que vous puisez, je ne vous demande même pas d'être d'accord, je n'essaierai pas de vous convaincre, mettez-moi juste loin de vos rugissements, de vos profits, que je profite jusqu'à la fin, que je n'aie pas à vivre la fin sans cette nourriture. De mon côté je ne peux plus que rêver à des mondes imaginaires mais pas irréels puisqu'ils sont passés du cerveau d'un artiste au mien.

Je n'en veux plus, de la colère, de la peur, de l'angoisse, je veux finir avec mon peuple, cœurs irisés de tendresse, baignés de douceurs, c'est déjà bien assez difficile de vivre, laissez-nous rêver, inventer, nous serrer dans les bras les uns des autres pour s'apaiser, goûter la liberté, inventer des possibles, croire le temps d'une histoire ou d'une chanson qu'on aurait pu faire mieux.

Quand le soleil a fait de l'ocre pâle dans les nuages, ce matin.

Notes

[1] À prononcer à l'anglaise : "Kyou"

[2] C'est ma cheffe qui porte le même prénom et dans nos noms de famille, nous avons 5 lettres en commun, dans le même ordre. Alors on se trouve des surnoms, pour le moment elle c'est Q et moi c'est G.

jeudi 24 septembre 2026

Autodidacte et effets collatéraux

Depuis que je ne vais plus à l'école, quelques décennies, donc, j'apprends majoritairement seule, en autodidacte.

Encore que ça soit une idée fausse de se dire qu'on apprend seul(e). Il y a toujours un truc qu'on grapille de quelqu'un qui sait. La grosse moquerie qui nous cingle et nous marque au fer rouge, quitte à se rendre compte des années après que la parole d'expert était une connerie. Les tutos. L'immersion. La répétition, la tentative d'imitation. L'erreur qui se transformera peut-être en savoir.

Tiens d'ailleurs, c'est amusant, parce que cette façon d'apprendre dans mon coin est directement liée au fait que je viens d'un endroit où il n'y a pas beaucoup de place entre le début de l'apprentissage et la perfection. Médiocre n'existe pas, apprenti a quelques mérites, mais surtout si le résultat est invisible. Le tâtonnement est honteux, la tentative risible.

Comme quoi, cordonniers, tout ça. Rien ne sert de sortir d'une lignée d'enseignants pour nier le fait que la maîtrise ne vient pas de la reproduction parfaite mais des erreurs sur le chemin. En tout cas, pas quand on peut faire un commentaire désagréable à quelqu'un au passage, histoire de miner les bonnes volontés.

Quoi qu'il en soit, j'apprends, donc, dans un coin d'ombre, pas dans un ordre logique. J'ignore des choses évidentes pour les "bons élèves", ceux qui font les choses académiquement. J'en maîtrise d'autres qui semblent difficiles à atteindre. Et je ne sais jamais vraiment où j'en suis.

Je revendique peu. Je ne parle pas l'italien, je l'apprends. Je n'écris pas, j'ai un blog. Je ne suis pas photographe, je prends des photos.

Avec l'âge et le plus rien à foutre des connards, j'apprends à affirmer mieux. J'apprends à recevoir mieux, aussi.

Il y a trois semaines environ, j'ai passé la journée avec d'anciens et de nouveaux collègues pour le démarrage de la énième façon de travailler. Le soir, dîner sympa, j'étais en bout de table avec les deux personnes qui ne parlaient pas (ou très peu) français.

Et là ça dérape. On parle art, et littérature, et cinéma, avec un mec brésilien qui bosse au Portugal. Enthousiasme mutuel, cette invasion de la soirée par des sujets qui nous animent n'était prévue ni de part ni d'autre. On est contents, on profite. Et le beau ténébreux dont le visage s'illumine lorsqu'il sourit de me demander si par hasard, je ferais des trucs un peu artistiques, dans ma vie. Alors je lui dis que j'écris un peu, et puis que je prends des photos. Quel genre ? Je lui tends mon téléphone sur mon insta photos.

On ne se refait jamais totalement, quand il a fait un O avec sa bouche avec les yeux grand ouverts, je me suis demandé si c'était parce qu'il kiffait ou qu'il trouvait ça risible.

Et lui de me dire que justement, lui aussi est photographe. J'avais des tas de notifs sur insta le temps de rentrer chez moi. Je vais voir ce qu'il fait et j'y trouve du beau.

Depuis on s'envoie des nouvelles en images en plus d'entraîner son français. Et on projette des promenades photo du midi autour du bureau pour son prochain séjour parisien.

Ce n'est pas le seul qui m'a parlé de moi comme photographe, ces dernières semaines. C'est un petit étonnement à chaque fois.

J'essaie de me dire que c'est comme le niveau B1 en italien, c'est venu avec du travail et de la patience. Prenons, donc, avec modestie et humilité, mais prenons.

Le lever de soleil du 23 septembre 2026 sur les toits de Paris. "Bom Diiiiiiia ! Tudo bem ?" "Bon Jour ! Holy shoe, this pic. Here's Lisboa this morning in return." "I don't edit the flares, I love imperfections." "I fucking love the flares. Exposure is a signature, I love yours." "I like the way you capture love in you pics." "Il est cool ton pigeon. C'est encore plus difficile à photographier que les chats" "C'est vrai, mais il y a un vieillard la bas qui donner a manger aux pigeons. Ça me facilite la tâche."

vendredi 18 septembre 2026

Les yeux noyés de ciel

Depuis que je dors dans cet appartement, je n'ai jamais été si près d'une fenêtre, hasard des placements de meubles (ma chambre a changé de pièce, j'ai de loin en loin des frénésies de déplacements, en tout peut-être 4 ou 5 places différentes).

Je dors fenêtres ouvertes une bonne partie de l'année, et souvent volets ouverts, aussi, ça n'est pas la lumière qui m'empêche de dormir mais les pensées qui tournent.

Depuis quelques jours, je me cale sur le côté gauche et laisse mon regard errer. Des fenêtres allumées dans l'immeuble qui me surplombe à toute heure de la nuit. Un grand coin de ciel. On est en ville, la nuit n'est jamais noire, elle est du bleu-noir dont j'emplis mon stylo-plume quand j'ai envie d'écrire des mots qui comptent à des gens qui comptent, grise quand il fait jour. Elle n'a pas encore pâli, ces derniers jours, quand le réveil me signifie qu'il n'est plus temps de la scruter depuis le dessous de ma couette. L'automne vient et j'aime cette saison où l'on peut, dans un même repas, manger des tomates et des girolles, prélude à du gris et du mouillé, mais aussi à la brume sur mes photos et aux lumières orangées des immeubles à l'heure bleue du petit matin.

Mes pensées tournoient, il n'y a pas d'étoiles, bien sûr, on est en ville, j'aimerais avoir un autre endroit où je pourrais m'endormir, parfois, les yeux plongés dans les étoiles.

Quand je ne dors pas je n'ai qu'à m'asseoir sur le lit, en tailleur, au milieu, pour regarder le safran de la fin du jour se mêler au bleu profond, les mille et une formes, textures, couleurs de nuages qui attrapent un dernier rayon ou se changent en ombre profonde.

Je mesure ma chance, citadine, d'avoir depuis la maison comme depuis le bureau tant de ciel dans ma vie. Sans doute que pour certains, c'est juste un ciel au-dessus de leurs têtes. Alors que, tête dans les nuages ou dans les étoiles, à traquer les premières ou dernières lueurs du jour, pour moi, c'est pratiquement l'endroit que j'habite le plus.

De l'orange de rayons de soleil et de fenêtres allumées dans les immeubles voisins, du bleu pâle au plus foncé dans le ciel, des ombres de nuages et des encore blanc, comme scintillants d'un peu de lumière. Vue par ma fenêtre à la tombée du jour un soir de septembre.

Les toits de Paris, gris, beaucoup de nuages asses massifs et gris, et entre les interstices, la lumière ocrée du soleil qui vient de se lever et filtre comme il peut.